Le mot et la chose II

“La distinction entre le mot et la chose nommée, entre la carte et le territoire (voir A. Korzybski) ne s’effectue vraisemblablement que dans l’hémisphère dominant du cerveau. L’autre, l’hémisphère symbolique et affectif, normalement situé à droite, est probablement incapable de faire la distinction entre le nom et la chose nommée.”

Gregory Bateson, Mind and Nature.

Le mot et la chose

Madame quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose
On vous a dit souvent le mot
On vous a fait souvent la chose

Ainsi de la chose et du mot
Vous pouvez dire quelque chose
Et je gagerais que le mot
Vous plaît beaucoup moins que la chose

Pour moi voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose
J’avouerai que j’aime le mot
J’avouerai que j’aime la chose

Mais c’est la chose avec le mot
Mais c’est le mot avec la chose
Autrement la chose et le mot
A mes yeux seraient peu de chose

Je crois même en faveur du mot
Pouvoir ajouter quelque chose
Une chose qui donne au mot
Tout l’avantage sur la chose

C’est qu’on peut dire encore le mot
Alors qu’on ne fait plus la chose
Et pour peu que vaille le mot
Mon Dieu c’est toujours quelque chose

De là je conclus que le mot
Doit être mis avant la chose
Qu’il ne faut ajouter au mot
Qu’autant que l’on peut quelque
chose

Et que pour le jour où le mot
Viendra seul hélas sans la chose
Il faut se réserver le mot
Pour se consoler de la chose

Pour vous je crois qu’avec le mot
Vous voyez toujours autre chose
Vous dites si gaiement le mot
Vous méritez si bien la chose

Que pour vous la chose et le mot
Doivent être la même chose
Et vous n’avez pas dit le mot
Qu’on est déjà prêt à la chose

Mais quand je vous dis que le mot
Doit être mis avant la chose
Vous devez me croire à ce mot
Bien peu connaisseur en la chose

Et bien voici mon dernier mot
Et sur le mot et sur la chose
Madame passez-moi le mot
Et je vous passerai la chose

Abbé de l’Attaignant

La matrice linguistique

Echo à l’abîme guttural.

En faveur de cette idée non reçue que le silence permet beaucoup.

Deux citations intéressantes, tirées de G. Steiner, « l’Historicité des rêves », in Passions impunies, Paris, Gallimard, 1996, p. 237-259.

« Car, si les animaux rêvent, ce qui est à l’évidence le cas, ces ‘rêves’ sont engendrés et expérimentés en dehors de touts matrice linguistique. Leur contenu, leur dynamique sensorielle précèdent, sont extérieurs à tout code linguistique. » (p. 237)

&

« On peu presque définir l’homme comme une espèce qui n’a qu’un accès terriblement limité et faussant à l’univers (car ce n’est rien de moins) du silence. » (p. 238)

Un univers lointain. Qu’une seule action – celle de se taire – permet pourtant d’approcher.

(In)digestion

A-t-on jamais vu un estomac se digérer lui même?

Assurément non.

Le cerveau, lui, ne fait pour ainsi dire que ça.

Organe royal. Solaire.

Synopsis cognitif

Bel après-midi de printemps. Retour de promenade. S., joyeux, profite du soleil. Souffle une légère brise. Entre deux contemplations, notre homme remarque, devant l’édifice, une bannière qui fasèye au vent.
Deux apprentis métaphysiciens, plantés devant, s’animent.
« – Je te dis que c’est la bannière qui bouge !
– Non, c’est le vent qui fait bouger ta bannière!
– D’après moi, ce qui importe, c’est avant tout ce que nous voyons. Ici, devant nous. Et, ce que je vois, c’est une bannière. Qui bouge !
– Absolument pas, tu te trompes. L’agitation de la bannière n’est que la conséquence du vent. C’est lui la cause première, la réalité au-delà de l’apparence.
– Mais l’existence du vent est une hypothèse !
– La bannière ne bouge pas sans motif, sa réalité est constitutive du vent !
– Pure spéculation !
– Évidence !
– Non, pas du tout !
– Mais si ! »
Les deux hommes s’échauffent. Passionnément. La très policée discussion tourne à la dispute. Peu s’en faut qu’ils n’en viennent aux mains. C’est alors qu’ils aperçoivent notre promeneur – qui les observe, impassible.
« – Dis nous, l’ami, qui, selon toi, de la bannière ou du vent bouge ?
– Ce n’est ni la bannière, ni le vent qui bougent, c’est votre esprit qui s’agite. »

… du silence.

Pour beaucoup, le silence revient à dénoncer la privation de parole(s).
Comme si, ce qui devait être dit ne le pouvait pas. Ne le pouvait plus.
Tragique disparition du verbe, en somme.
Terreur infernale face à l’abîme guttural suscité.

Et pourtant…